Une mutuelle ou un assureur peut agir en prévention par trois voies : financer des « prestations liées à la prévention » dans ses contrats, conventionner des professionnels et des établissements, et proposer des programmes à ses adhérents. La règle qui conditionne tout : l’organisme ne voit jamais de donnée de santé individuelle, seulement des indicateurs agrégés.

Pourquoi les mutuelles et assureurs investissent-ils la prévention santé ?

Parce que la prévention est l’une des rares dépenses de santé susceptibles d’en éviter d’autres, et parce qu’elle est devenue un service attendu par les adhérents et les entreprises clientes. La Mutualité Française, qui fédère « près de 500 mutuelles » protégeant « 32 millions de Français », se présente comme le « premier acteur privé de la prévention » et rappelle que 2,3 % de la dépense courante de santé était consacrée à la prévention en 2023, soit 7,5 milliards d’euros.

Trois motifs reviennent chez les complémentaires que nous rencontrons. Le premier est économique : les maladies chroniques et la santé mentale pèsent sur les prestations, et une part des événements est évitable ou retardable ; aucun chiffre de retour sur investissement ne peut toutefois être promis sans étude dédiée. Le deuxième est contractuel : en santé collective, les entreprises attendent désormais des services au-delà du remboursement, et la prévention est l’un des premiers demandés ; notre guide sur la prévention santé en entreprise détaille ce que l’employeur peut et ne peut pas faire. Le troisième est identitaire : pour une mutuelle, société de personnes à but non lucratif, la prévention prolonge la mission d’origine. Elle se traduit déjà par des actions collectives : la Mutualité Française retient quatre thématiques (alimentation et activité physique, santé mentale, santé environnementale, santé au travail), portées par 17 unions régionales.

Dans quel cadre juridique une complémentaire peut-elle agir en prévention ?

Trois textes structurent l’action des complémentaires : l’article L871-1 du Code de la sécurité sociale pour les contrats responsables, l’article L863-8 pour les conventions avec les professionnels de santé, et le droit des données de santé (secret médical, RGPD) pour tout ce qui touche à l’adhérent lui-même.

Les contrats responsables et les « prestations liées à la prévention »

L’article L871-1 du Code de la sécurité sociale, dans sa version en vigueur depuis le 28 février 2025, définit les conditions du contrat responsable : pas de prise en charge de la participation forfaitaire et des franchises, tiers payant au moins au tarif de responsabilité, prise en charge de certains restes à charge, et couverture pouvant inclure des « prestations liées à la prévention ». L’organisme doit aussi communiquer chaque année à ses adhérents le rapport entre prestations versées et cotisations. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les forfaits prévention (vaccins non remboursés, sevrage tabagique, ostéodensitométrie, consultations de diététique ou de psychologie, selon les contrats).

Le caractère « solidaire » du contrat, qui exclut tout questionnaire médical à la souscription et toute tarification selon l’état de santé, complète ce cadre. Il a une conséquence directe sur la prévention : un programme ne peut en aucun cas servir à connaître l’état de santé d’un adhérent pour ajuster sa couverture.

Les conventions avec les professionnels de santé (réseaux de soins)

L’article L863-8, créé par la loi n° 2014-57 du 27 janvier 2014, autorise les mutuelles, les entreprises d’assurance et les institutions de prévoyance à « conclure avec des professionnels de santé, des établissements de santé ou des services de santé des conventions comportant des engagements relatifs, pour l’organisme assureur, au niveau ou à la nature des garanties ou, pour le professionnel, l’établissement ou le service, aux services rendus ou aux prestations ainsi qu’aux tarifs ou aux prix ». Le texte pose des bornes : ces conventions « ne peuvent comprendre aucune stipulation portant atteinte au droit fondamental de chaque patient au libre choix du professionnel » ; l’adhésion se fait « sur la base de critères objectifs, transparents et non discriminatoires », sans clause d’exclusivité ; pour les médecins, elles ne peuvent comporter de stipulations tarifaires, et « le niveau de la prise en charge des actes et prestations médicaux […] ne peut être modulé en fonction du choix de l’assuré de recourir ou non à un médecin ayant conclu une convention ». L’organisme doit informer ses adhérents de l’existence du conventionnement.

Pour la prévention, cet article permet de conventionner des centres de santé, des laboratoires ou des services de prévention pour un parcours donné, à condition de respecter le libre choix et de ne pas moduler le remboursement des actes médicaux.

Les services de soins et d’accompagnement mutualistes

Les mutuelles gèrent aussi directement des structures : centres de santé, centres dentaires et optiques, établissements pour personnes âgées. La Mutualité Française (FNMF) est signataire de l’accord national des centres de santé du 28 août 2025, qui ajoute un axe « prévention » à leur rémunération forfaitaire. Notre guide sur le parcours de prévention en centre de santé décrit ce que ces structures peuvent organiser.

Données de santé : que peut voir une mutuelle, et que ne peut-elle pas voir ?

Pour rembourser, une complémentaire reçoit des codes qui identifient la catégorie d’actes et, dans certains cas, des ordonnances ; elle ne voit ni diagnostic, ni résultat, ni contenu de consultation. Pour un programme de prévention, la règle est plus stricte encore : les données individuelles restent chez les professionnels de santé et l’hébergeur certifié ; l’organisme ne reçoit que des indicateurs agrégés et anonymisés.

Ce que dit la CNIL

Dans sa communication du 14 novembre 2022, la CNIL rappelle que les organismes complémentaires reçoivent « les prescriptions médicales et les ordonnances » ainsi que les codes servant au remboursement (codes de regroupement, d’association, codes affinés), et que « les informations transmises aux OCAM sont couvertes par le secret médical ». Elle relève que la dérogation au secret permettant une transmission directe des professionnels aux complémentaires est « soit très implicite, soit inexistante », admet la poursuite des transmissions pour les contrats responsables, qui représentent la grande majorité des contrats, et « réitère son souhait qu’une loi soit adoptée » pour sécuriser le cadre. Autrement dit : même les données de remboursement sont des données de santé sous secret, à manier avec précaution.

Ce que cela implique pour un programme de prévention

Le secret professionnel de l’article L1110-4 du Code de la santé publique couvre « l’ensemble des informations concernant la personne venues à la connaissance du professionnel », et n’autorise l’échange qu’entre professionnels « participant à la prise en charge », pour des informations « strictement nécessaires à la coordination ou à la continuité des soins ». Une mutuelle ou un assureur n’est pas un professionnel participant à la prise en charge : il ne peut donc pas recevoir les réponses d’un questionnaire de santé, un plan de prévention ou un résultat d’analyse d’un adhérent identifié, sauf transmission par l’adhérent lui-même, de sa propre initiative.

DonnéeLa complémentaire y accède ?Base
Codes d’actes et montants pour le remboursementOui, sous secret médicalL871-1, doctrine CNIL 2022
Ordonnances transmises pour certains remboursementsOui, sous secret médicalDoctrine CNIL 2022
Réponses d’un adhérent à un questionnaire de préventionNonL1110-4, RGPD
Plan personnalisé de prévention, compte rendu, résultats d’analysesNon ; transmis au médecin traitant, jamais à l’assureurL1110-4, dispositif Mon bilan prévention
Taux de participation, répartition par tranche d’âge, grandes familles de risques, satisfactionOui, sous forme agrégée et anonymisée, avec seuil minimal d’effectifRGPD (anonymisation)
Identité des adhérents ayant participéNon, sauf gestion d’un forfait sur justificatif fourni par l’adhérentContrat, RGPD

Le contrat avec l’opérateur du programme doit écrire tout cela : rôles de responsable de traitement et de sous-traitant, hébergement chez un hébergeur de données de santé certifié, durée de conservation, seuil d’affichage des indicateurs, interdiction de tout rapprochement avec les fichiers de gestion. Nos engagements sur ces points sont décrits sur la page sécurité et données.

Quels formats de prévention proposer aux adhérents ?

Les formats vont de l’information à l’accompagnement individuel dans la durée ; les plus efficaces s’appuient sur les dispositifs remboursés existants plutôt que de les concurrencer, et réservent les financements de la complémentaire à ce que l’Assurance Maladie ne couvre pas.

FormatCe que c’estCoût pour l’adhérentRôle possible de la complémentaire
Actions collectives et ateliersActivité physique, alimentation, sommeil, santé mentale, santé au travail (thématiques de la Mutualité Française)GratuitOrganisation, animation, relais
Mon bilan préventionEntretien de 30 à 45 minutes avec un médecin, infirmier, pharmacien ou sage-femme, aux 18-25, 45-50, 60-65 et 70-75 ans ; plan écrit transmis au médecin traitantPris en charge à 100 %, sans avance de fraisInformation des adhérents éligibles, aide à la préparation, prolongement du suivi
Examen de prévention en santéEnviron deux heures en centre d’examens de santé de l’Assurance Maladie, avec analyses selon le profil, dès 16 ans, en priorité pour les personnes éloignées du soinPris en charge à 100 %Orientation des publics fragiles
Programmes digitaux d’accompagnementQuestionnaire, plan d’action, contenus, rappels, coaching à distanceFinancé par la complémentaireDéploiement à grande échelle, indicateurs agrégés
Forfait prévention au contratRemboursement de vaccins, sevrage tabagique, consultations non remboursées, selon le contrat responsableReste à charge réduitFinancement direct
Bilans biologiques étendusPanels sans ordonnance ou métabolomique, en optionNon remboursés par l’Assurance MaladiePrise en charge partielle éventuelle, sous conditions
Check-up privésZoī : 990 à 18 000 € TTC à Paris ; Lucis : environ 490 € par an (prix relevés le 14 septembre 2026)Non remboursés ; « peu probable » selon la FAQ de ZoīForfait partiel éventuel ; franceinfo notait fin 2025 que Zoī « discute avec des mutuelles »

Deux repères pour choisir. Le premier : commencer par ce qui est remboursé. Le bilan de prévention aux quatre âges clés est pris en charge à 100 % et aboutit à un plan écrit ; une complémentaire qui le fait connaître et aide ses adhérents à le préparer agit sans rien dépenser sur l’acte. Nous le décrivons dans notre page sur le bilan de prévention. Le second : ne financer un check-up privé qu’en connaissance de cause ; notre comparatif check-up privé vs bilan remboursé et notre comparatif Lucis vs Zoī donnent les prix et les limites relevés en 2026. Les acteurs qui s’adressent aux entreprises et aux assureurs sont examinés dans notre comparatif Sokrate vs Kor.

Comment concevoir un programme de prévention pour ses adhérents ?

Un programme se construit en six étapes, de la cible au contrat de données ; la première décision, celle des publics visés, conditionne toutes les autres.

  1. Choisir les publics. Par tranche d’âge, en s’alignant sur les âges clés du bilan de prévention, ou par portefeuille (contrat collectif d’une entreprise cliente, adhérents individuels seniors). Éviter la cible « tout le monde ».
  2. Définir le parcours. Information, préparation, bilan avec un professionnel de santé, plan écrit, orientation, suivi. Un programme qui s’arrête à l’information ne change pas les comportements ; un programme qui saute le professionnel de santé inquiète sans accompagner.
  3. Articuler avec le médecin traitant. Le plan et les résultats rejoignent le médecin traitant, sauf opposition de l’adhérent ; jamais l’assureur. C’est la garantie de cohérence avec les soins en cours et la condition d’acceptabilité du programme.
  4. Écrire le cadre de données. Responsable de traitement, sous-traitant, hébergement de données de santé, seuil d’agrégation, durée de conservation, information des adhérents, droits d’accès et d’opposition.
  5. Piloter d’abord un périmètre. Une entreprise cliente, une région, une tranche d’âge : mesurer, ajuster, puis étendre.
  6. Communiquer dans la durée. Par vagues, adaptées à chaque public, en s’appuyant sur les relais (entreprises, unions régionales, services de soins mutualistes).

Quels indicateurs suivre, et lesquels éviter ?

Les bons indicateurs mesurent le parcours et son aboutissement, sous forme agrégée ; les mauvais promettent un effet sur les prestations que rien ne permet d’isoler à court terme.

Indicateur proposéTypePourquoi le suivre
Adhérents informés, inscrits, ayant commencé le parcoursParticipationMesure la portée réelle du programme
Parcours menés à terme (bilan réalisé, plan écrit)ComplétudeLe programme ne s’arrête pas à l’information
Part de plans transmis au médecin traitantCoordinationAncre le programme dans le parcours de soins
Orientations réalisées (dépistage, vaccination, sevrage, activité physique, psychologue)RésultatsLe bilan débouche sur des actions
Répartition par tranche d’âge, par contrat, par territoireÉquitéVérifie que le programme touche les publics visés, pas seulement les mieux suivis
Satisfaction et intention de recommanderQualitéUtile à l’ajustement et à la communication
Consommation de soins du portefeuilleContexteÀ suivre sur plusieurs années, avec groupe de comparaison ; aucun effet attribuable sans étude dédiée

Deux indicateurs sont à écarter : tout indicateur individuel et toute promesse chiffrée de baisse de sinistralité ou d’absentéisme présentée comme acquise. Les deux exposent l’organisme, l’un juridiquement, l’autre en crédibilité.

Quelles erreurs fréquentes faut-il éviter ?

Les programmes qui déçoivent partagent quelques causes : une promesse de données que la loi interdit, un check-up déconnecté du médecin traitant, un ciblage trop large et des indicateurs de résultat impossibles à documenter.

  • Acheter un programme qui promet des données individuelles. C’est incompatible avec le secret médical et le RGPD ; c’est aussi un motif de rejet par les adhérents.
  • Financer un check-up sans lien avec le médecin traitant. Le résultat inquiète, n’est pas suivi, et double des examens déjà prescrits.
  • Ignorer les dispositifs remboursés. Payer ce que l’Assurance Maladie prend déjà en charge à 100 % est un mauvais usage des cotisations.
  • Viser tous les adhérents en même temps. Le message se dilue ; les publics qui en auraient le plus besoin ne se sentent pas concernés.
  • Promettre un retour sur investissement. Aucun chiffre ne peut être avancé sans étude comparative ; mesurez la participation et la complétude, suivez les prestations comme contexte.
  • Négliger la communication dans la durée. Un programme annoncé une fois est oublié en quelques semaines.
  • Oublier le contrat de données. Sans clauses précises sur l’hébergement, l’agrégation et la conservation, l’organisme porte un risque qu’il ne mesure pas.

À retenir

  • Une complémentaire agit en prévention par les prestations de prévention des contrats responsables (L871-1), les conventions avec les professionnels et établissements (L863-8, libre choix du patient) et ses propres services de soins et d’accompagnement.
  • Elle ne voit jamais de donnée de santé individuelle issue d’un programme : les plans et résultats vont au médecin traitant, l’organisme reçoit des indicateurs agrégés et anonymisés ; la CNIL rappelle que même les données de remboursement sont sous secret médical.
  • Commencer par les dispositifs pris en charge à 100 % (Mon bilan prévention, examen de prévention en santé), réserver les financements à ce qu’ils ne couvrent pas.
  • Cibler par tranche d’âge ou par portefeuille, piloter sur un périmètre, mesurer participation, complétude, transmission au médecin traitant et orientations.
  • Aucune promesse chiffrée de baisse des prestations sans étude dédiée.

Comment organiser ce parcours avec Sokrate

Le service Sokrate propose aux mutuelles, assureurs et institutions un parcours de prévention à proposer à leurs adhérents, sociétaires ou assurés, en complément de leurs propres collaborateurs : questionnaire adaptatif rempli à distance, bilan avec un professionnel de santé, plan personnalisé signé par un médecin et transmis au médecin traitant sauf opposition, suivi par une infirmière de coordination. Aux âges clés, le parcours s’appuie sur Mon bilan prévention, pris en charge à 100 % par l’Assurance Maladie ; deux formules de déploiement existent, entièrement à distance ou combinée à des bilans en centres partenaires. L’organisme dispose d’un tableau de bord agrégé et anonymisé, avec seuil minimal d’effectif, hébergé chez un hébergeur de données de santé certifié ; aucune donnée individuelle ne lui est accessible. Présentation sur la page dédiée aux entreprises et institutions ; pour étudier un déploiement auprès de vos adhérents, contactez-nous.